Partie remise extraits

Partie remise visuel nil 2

Poigne brutale sur ma gorge nouée. Quelques âmes moribondes au guichet des entrées et aussitôt je pars en vrille, bien au-delà des forces de ma raison. La sueur de l’alarme, la hantise du chapelet qu’on égrène à s’en blesser les doigts. On se donne une contenance, on sourit vaguement sans y croire. On compose, on pondère. Du grain à moudre. Rien ne vaut, tout est frime. Ce n’est pas moi là, pas Eliott non plus. Une chimère qui s’arrache comme une écharde, qui s’égare, douloureuse. Pas nous. Et pourtant là, comme des pions jetés au hasard, puis laissés en pâture à qui veut s’y méprendre, médiocres, inutiles, si loin, si proches, trop proches, rien à se dire. Désemparés. La foule gicle dans mes tempes, m’asphyxie, me garrotte. Tenace, je me prétends que je peux faire preuve de discernement, que je peux faire la part des choses, les quidams par là et puis nous quelque part, entre savane et singularité. J’y racle cent pas, mille pas, creuse le temps, creuse le damier, par la gauche, par la droite, par la gauche, par la droite, les bottes battent, ricochent au défilé des oies. Ce n’est pas tant la promiscuité que la distance qui s’engouffre, me trépane, m’éviscère. Je m’échappe, étranger à moi-même, dépossédé, aliéné. Exilé, je me mire au faucon rivé à la muraille, ses yeux de lune et de soleil, pathétique, impuissant. Comme lui, je m’évade, je prends la tangente, je souris aux images d’un monde vacillant, si loin déjà. Je l’ai reconnu à l’instant, assis sur un sphinx de l’allée majestueuse, teint blême. Eliott avait pris position à deux pas, sentinelle des absents, digne, un peu raide. Son nom m’échappait, mais, à coup sûr, c’était bien lui, l’homme aux triangles, qui hochait la tête machinalement, puisque l’ombre projetée par son gobelet était trois fois supérieure à la hauteur de ce dernier, qu’il suffisait dès lors de diviser par trois la longueur de l’ombre projetée par l’obélisque pour en connaître la hauteur. Ce qui est vrai est beau, et simple, toujours. Soit. Eliott poussa le zèle jusqu’à calculer la cambrure des touristes aguichantes, asiatiques pour la plupart, taille de guêpe, jambes de faons. Tout un bestiaire. Affairées, bruyantes. Il souriait lui aussi, dérisoire. Moi, c’est Eliott, enchanté.          
 

Je m’étais levé tôt. Je ne savais pas l’heure, mais le soleil qui émergeait, soufre et diffus dans une brume de poussière, ne laissait aucun doute. J’avais peu dormi, j’avais surtout repassé mon parcours tantrique comme un fantasme lancinant. L’esprit engourdi, j’ai emboîté le pas machinal de mon corps en veilleuse. Mélancolie peut-être, peut-être nostalgie. J’ai longé le Nil pataud par la corniche exsangue. Quelques vendeurs installaient leurs étals, rangeaient légumes, fruits, fleurs, épices. Regardés, regardants. En réalité, on ne se voyait pas, on se croisait, chacun dans son silence. Je me suis retrouvé sur un tabouret pliant à faire cirer mes richelieux pleine peau par un gamin, accroupi, crasseux, les mains poisseuses de graisse et de cirage, consciencieux, sympathique. Il faisait chaud déjà, sueur en sursis. Eliott m’a rejoint sous un parasol décoloré où je me risquais à un thé bouillant dans un mug en plastique maculé. Chaises étroites, mal assurées, table bancale criblée de brûlures de cigarette. Il fixait mes pompes clinquantes dans la poussière, les déchets, les mégots, les reliefs de poulet dont se faisait un festin un chien galeux, famélique, les yeux rouge-orange, la queue à moitié sectionnée. Rien à se dire, pas d’histoires à s’inventer. Pas de programme. J’avais définitivement renié toutes mes résolutions et je rechignais à m’arracher à la torpeur d’un matin fade, à enclencher le désordre falot des lendemains qui déchantent. Gavé, sevré, j’attends. J’attends l’heure, que le thé me débarrasse de ma gangue et me vitalise, mais allah était grand, plus grand, le plus grand, quatre fois comme cent. Un muezzin se racle la gorge, s’arrache un brame douloureux, qui se fait écho de square en square, de mégaphone en mégaphone. Appel aveugle et sourd, qui tournoie, rauque, dissonant. Eliott s’apprêtait à sonder les arcanes des fréquences, des hauteurs, des distances, quand, voix bêlante, du haut de son minaret, un insidieux comparse se joint au chantre de la première heure et enchaîne geignements, braiements, râpements. Joute sans vainqueur, tous deux défaits, tous deux potiches, comme troufions en foire. Personne ne prêtait attention à leur malsonnant manège, tout à leurs manœuvres et leur commerce qui s’animait à renfort de vociférations, de klaxons, loin de nous, de plus en plus loin. Le thé avait refroidi dans son mug encrassé. Pas de raisons de se lever, pas de raisons de rester assis, on s’est fondus dans le brouhaha.      
 

Elle m’a demandé si la fumée ne me dérangeait pas. La quarantaine cruellement accomplie, force simagrées et parfum. Charnelle, sensuelle, elle avait été, à coup sûr, l’objet ne nombreux désirs, mais elle ne se rendait pas à l’évidence, n’y parvenait pas. Les cheveux longs, teints blonds cuivrés, aux racines châtaigne comme ses sourcils, la peau mate, froissée, les lèvres charnues, rouge rubis. Ses mains surtout, courtaudes, les doigts boudinés aux ongles carrés multicolores, qui s’agitaient, s’agitaient, comme des castagnettes empâtées, grotesquement maniérées. La fumée me dérangeait au plus haut point, mais puisqu’elle me le demandait si courtoisement… Sa mâchoire demeurait tendue, les lèvres entrouvertes, crispées, un sourire peut-être, forcé, raidi, le masque d’un clown désenchanté. J’avais appris à dire non, à dire stop, à ne pas accepter intrusions et outrecuidance. En fait, je n’y parvenais pas spontanément, mais je m’y efforçais. Je me forçais à exprimer posément, en termes clairs, ce qu’un comportement entraînait de désagrément et relevait d’irrespect. Je ne cherchais pas le conflit, mais je ne le fuyais pas. Sans m’en convaincre, je me disais indifférent aux opinions, à la critique, qui n’écorchaient pas ma vanité… Elle a fiché une cigarette entre ses lèvres goulues et aussitôt la fumée envahit les tablées voisines par bouffées intempestives. Déjà son rouge rubis maculait le bout filtre qui la fascinait, m’incommodait. Je lui ai demandé si certaines situations l’importunaient elle aussi… L’importunaient elle aussi… Elle ne répondait pas. Peut-être flairait-elle le piège, la dérive, peut-être regrettait-elle sa prévenance toute rhétorique… Je lui ai demandé quelles situations la contrariaient et pourquoi… Pourquoi ?... Elle ne montrait ni agacement ni complaisance, fumait par profondes inhalations, expirations, la bouche entrouverte, raidie… Je lui ai demandé si elle se souciait des accidents cardiovasculaires, des maladies pulmonaires, de son espérance de vie… Du vieillissement de la peau, ridée, desséchée, grisâtre… Un spasme nerveux crispa son visage en un rictus amer… Des troubles de l’excitation… Son masque se durcit… Des nuisances du tabagisme passif… Elle a plongé son mégot dans une canette tiède, ongles multicolores… Pas de résolutions, pas de peut-être…