Mal de mer extraits

Mal de mer visuel ancre

- Monsieur Risack, je présume ?

Même que son aplomb tout sourire ne me disait rien qui vaille. Sourire de strass et de rouge lippu.

- Monsieur Risack ?

Me faire ça à moi, tellement à quia, tellement béant. Moi qui ne me trompe jamais d’une seule minute. Une vraie jument blonde. Puissante. Massive. Et des dents à n’en plus finir, atrocement saines.

- Ne restez pas planté là, entrez !

Dix heures pile. Aux aguets. Les mêmes odeurs de baume et de pin, distantes, prenantes. Tout est très bien. Et une voix de stentor qui vous blinde de toute méprise.

- Delphine s’est absentée quelques jours. C’est moi qui la remplace. Je m’appelle Maryse. Maryse Ledant.

La même table, les mêmes engins, l’espalier, les poids.  Les pions sont en place. Tout est parfaitement nickel.

- Elle ne m’avait pas dit que vous étiez aussi causant.
- Delphine vous a parlé de moi ?

Pas vulgaire, non. Tellement présente. Athlétique. Yeux pervenche, piqués de gris, extraordinairement vifs. Débordante. Maryse. Pourquoi pas Solange tant qu’on y est ?  Son nom comme un roulis de sang sur sa poitrine épaisse, mal contenue dans son tee-shirt immaculé. Maryse.

- Bien, on n’est pas ici pour apprendre l’alphabet ni pour conter fleurette. Je propose qu’on prenne le taureau par les cornes.
- Il ne lui est rien arrivé de grave, j’espère ?
- Elle nous enverra des cartes postales, juré, promis.
- Quand même bizarre qu’elle ne m’ait rien dit.
- Bon, c’est quoi le bobo ?  Je ne vois rien sur cette fiche…
- Elle n’a pas laissé de message ?
- On va pas y passer la journée. Si elle est partie, c’est qu’elle avait ses raisons… Voyons, voyons… Une épaule douloureuse, avec légère contusion, c’est cela ?
- J’ai fait une chute.
- Rien de bien grave apparemment. Déshabillez-vous. Vous gardez le slip…

Elle ne perdait pas un seul de mes gestes. Tellement présente, elle m’apparaissait beaucoup plus grande encore, devait me dépasser d’une bonne demi-tête. Cheveux de seigle, en brosse rase. Visage plein. Teint cuivré.

- Vous vous allongez sur le dos et vous mettez les bras le long du corps sans crispation aucune. Essayez de vous détendre au maximum. Pensez à… je sais pas, moi… Pensez à la mer, aux palmiers… aux dauphins.
- On s’y croirait.

Quand elle est partie d’un rire éclatant, j’ai fermé les yeux. Aussitôt ses mains chaudes ont saisi mes épaules. Geste sûr, décidé, calculé. Ferme mais doux. Delphine avait les mains glacées qui hérissaient mes poils, me donnaient la chair de poule, m’électrisaient.

- Aïe!
- Je vois ce que c’est. Une légère luxation au niveau de la clavicule. Là…  Je la sens…  Faudra vous armer de patience. C’est pas bien méchant, mais la guérison prendra du temps. C’est comme les côtes flottantes : y’a pas grand-chose à faire si ce n’est éviter les lourdes charges et les mouvements brusques. Je vous mitonne une petite mise en condition ?

Prompte, étonnamment leste, elle s’est postée derrière moi, allongé comme une momie. Odeur de crème tiède, déjà elle attaquait mon cou rétif. Sa poitrine me cachait son visage…  Sous les flux, les reflux, son t-shirt se retroussait peu à peu. Un anneau argenté pinçait son nombril grassouillet, bronzé comme une pêche trop mûre.

- Vous croyez que Delphine va nous rejoindre à la prochaine escale ?
- Je n’en sais rien.
- Elle ne vous a rien dit à vous non plus ?
- On est collègues, mais on n’est pas intimes.
- …
- Et puis, je déteste parler des absents.

Elle ne croyait pas si bien dire. Je ferme les yeux, je tire l’échelle, je me détends, le tour est joué. Dans vingt minutes je suis à moi, ragaillardi.

 

...

 

Je ne m’attendais pas à trouver tant de monde à l’accueil. Pareil engouement à cette heure, franchement ! Je me demande du reste ce qu’ils peuvent bien y attendre. Midi trente, l’heure de l’apéritif, bien calé dans un club de cuir rouge grenu, langoureusement absent. Pourquoi s’agglutiner comme des mouches à ce comptoir en proue de corvette ?  Curieux. On verrait quelle tournure prendraient les événements, s’il y avait lieu de repasser à un moment moins achalandé. Exactement six personnes devant moi, le benjamin de la compagnie, de toute évidence. Faut dire que la moyenne d’âge devait chercher dans les soixante-dix ans. Bronzés, parfumés, impeccablement mis et atrocement patients, opiniâtres à l’émeri sous les veines saillantes de leurs crânes tannés. Genre colonial sous pavillon de dollars. Ceci dit, parmi nos gais lurons, il devait bien y avoir quelques couples. A leur âge, on s’aventurait rarement seul. On croisait les doigts. D’autant qu’on devait pouvoir les sortir du lot, à force de mimétisme et d’usure, ils finissaient toujours par se ressembler un peu. Ou alors une ébauche de tendresse, un peu raide peut-être, mais présente, réelle. Quelques égards malhabiles, une colère qui se cherchait, parce qu’il fallait attendre, qu’on bousculait les habitudes, qu’on ne voulait pas s’asseoir de peur de perdre sa place.

- L’accueil, bonjour …  Oui …  Oui …  Demain midi ? …  Bien…  C’est noté, je lui dirai.

Déjà que ça n’avait pas l’air de beaucoup avancer, si, en plus, le téléphone s’y mettait…  Je n’allais tout de même pas faire le pied de grue, cramponné à mon ticket, en attendant l’audience. Voyez-vous, Mademoiselle, je suis un homme très très pris…  Et puis, il fallait ménager sa monture. C’est que la descente avait été des plus pénibles, bien plus encore que la montée. Comme une oie, je m’étais déhanché pour soulager vaille que vaille la flexion des jambes, et le résultat avait été à la mesure du spectacle. Abandonné à mon lot, je n’avais plus l’aiguillon du respect humain pour me propulser vers d’enviables destinées. Bref, on n’avait pas à rougir de la compagnie. Qu’est-ce qui les poussait à s’acharner de la sorte ?  Ils feraient beaucoup mieux de faire leurs petites emplettes ou de jouer aux cartes, rien de tel qu’une petite canasta pour s’ouvrir l’appétit.

- L’accueil, bonjour … Oui …  Quel nom ? …  Je connais pas, non …  Que voulez-vous savoir exactement ? …  Pour cela, il faut vous adresser au responsable animation. Pont numéro quatre, cabine vingt-sept …  C’est cela.

D’anodine, la musique s’amplifiait, inoculait dans notre espace fragile les premiers germes d’urticaire.

- C’est du Brahms.

C’était tout ce que j’avais trouvé pour qu’elle cesse de mâchonner son dentier et m’épargne son cliquetis.

- La musique… C’est du Brahms.

Elle a tendu le menton de plus belle, comme si mon intermède la niait dans son être.

- Le deuxième concerto pour violoncelle.

Heureusement, sous la crispation, le dentier restait solidement accroché. Première manche de gagnée, on n’allait pas chicaner.

- Vous aimez ?

Peu, de toute évidence. Elle se méfiait, craignait peut-être pour sa place, que je ne la piège par quelque manœuvre sournoise ou lui propose un marché noir.

- Vous… ?

A quoi bon ? Il valait mieux rester sur ses gardes, pas vrai ?  Avec tous ces sales petits voleurs à la tire qui se multipliaient comme des furoncles. Ou alors, elle préférait le Boléro. Rien de tel pour tromper l’attente. Un petit coup de dentier et la revoilà en selle. J’aurais dû battre le fer tant qu’il était chaud, ça m’apprendrait à être trop respectueux. Bon, qu’est-ce qu’on faisait dans ces cas-là ?

- L’accueil, bonjour…

Pas possible !  Qu’est-ce qu’on lui voulait encore à la diva de l’accueil ?  Il n’y avait pourtant pas qu’elle sur le radeau que je sache !  Même que le personnel m’apparaissait pléthorique eu égard à la qualité du service.  Coup sûr, ça ne se passerait pas comme ça à la pharmacie !   Encore heureux qu’elle ne se perdait pas en politesses, préférait sonder l’abîme de son écran camaïeu, miroir, miroir, c’est toi la plus jolie. Elle en avait terminé apparemment avec le premier couple. Leur tendait des billets pour je ne sais quelle activité. Peut-être en avaient-ils par-dessus le cœur et la tête eux aussi de ce rosaire d’ennui, où le temps jamais ne relâche, où le moteur jamais ne s’enraie. S’il y avait billets, il y avait espoir. Peut-être avaient-ils affrété un charter à la suite des désistements. Le tout était de pouvoir y croire. Un petit vicelard que ça ne m’étonnerait pas. Faut dire qu’à la réception, on ne rechignait pas à la petite culotte, qu’on avait très avenante. Jambes poteaux, cuisses généreuses, extraordinairement bronzées. Un petit bain de jouvence avant l’apéritif, quelques fantasmes adroitement décochés. Prendre un jeton, se rincer l’œil puis le gosier, tout un programme.

- L’accueil, bonjour …

 

 

- Qu’est-ce que ce sera ?

Très grande, mince, robe noire très courte, largement échancrée sur sa poitrine absolument plate. Pas le moindre galbe de sein sous l’étoffe soyeuse nouée à l’arrière de sa nuque. Peau cuivrée. Cheveux roux foncé, yeux verts, indifférents. Narines épatées sous les grains de beauté. Lèvres fines, argentées. Un zeste de vulgarité… Androgyne... Et lasse surtout. Lasse.

- Je n’ai pas la tête aux confidences, d’accord ?  Si tu veux taquiner le goujon, vaudrait mieux tenter ta chance ailleurs.

Voix éraillée, désabusée, expéditive.

- Un petit café.

Les yeux émeraude, piqués d’acajou.

- Bien serré !

Elle fumait à longues bouffées, comme une statue de cendre, maquillée d’argent, de paillettes. Une apathie fatale, désarmante, mais je m’illusionnais sans doute. Elle pivote. Les épaules et le dos nus jusqu’aux lombes. Elle rejoint Sergio qui s’est posté au premier rang sous un parasol. Quelques volutes bleues, grises. Elle regagne le bar, croise ses jambes le long d’un haut tabouret d’osier, interminables, fines, dorées. Elle s’accoude, sa tempe dans sa paume.  Si loin des fumées rauques. Rien à se dire. Rien à attendre. Les raisons décrochent, fausses, négligeables. Une bille roule et roule, culbute.

 

 

La télé comme un réflexe de nulle part. Des feuilletons à l’eau de rose, des aventures et des bagarres grotesques, des jeux débilitants pour tout âge, de la boxe, du ski, du snooker en veux-tu en voilà. On ne râle pas, on procède avec ordre et méthode. Mais voilà ce qu’il me fallait : une leçon d’italien sur la chaîne éducative. Vous parlez d’à-propos !  De toute évidence, ce n’était pas pour les génies de la langue. Leçon deux ou trois, à tout casser. Heureusement, Alessandra était des plus attachante. E tu ?  Io ? Io, sono Didier. Comme motivation, on ne faisait pas mieux. Alessandra, à défaut d’immersion totale, faisait parfaitement l’affaire. Elle me voyait peut-être. Un petit bonjour de la main, à tout hasard. Come sta, Alessandra ?  Sono molto attento. Mais elle ne se départait pas de sa distance professorale, articulait ses phrases avec application. Ton ferme, rythme posé. De toute évidence, elle maîtrisait son sujet. Ses lèvres surtout étaient fascinantes. Tous les étudiants devaient y être rivés, en totale pâmoison. Lèvres prune, dents éclatantes. Sans doute était-elle payée au nombre d’appels téléphoniques plutôt qu’au forfait. Ripeto il numero : due, due, quatro, - nove, cinque - due, sei, zero. Je ne m’en lassais pas. Une véritable incantation. Sans parler des cosmétiques qui devaient grassement parrainer le programme. Lui rouler une pelle, mais ça, bien sûr, c’était pour le cours avancé. La dernière leçon, l’apothéose. Question marketing, bravo, rien à redire, drôlement bien pensé. Un petit bonjour furtif entre deux répliques, mais rien à espérer. Pour la téléconférence, on repasserait. Alessandra, oggi sono ancora sulla nave, ma domani, spero che… ça se compliquait, fallait pas brûler les étapes. Rester digne. Une petite pipe, bien sûr, ce ne serait pas de refus, rien de tel pour briser la glace, mais on avait dit qu’on changeait de registre. Il bagaglio, la valigia. Ripeto : il bagaglio, la valigia,   Bonne idée. Il commençait tout doucement à être temps de songer aux préparatifs du départ. Ce serait dommage d’être pris au dépourvu.

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